2ème ARTICLE

Dimanche 10 février 2019, par Secrétariat // LECTURE SUIVIE DE LA LETTRE AUX EPHESIENS

Dans sa dernière lettre pastorale, Mgr Camiade nous a invité d’une manière forte à ce que chacun puisse méditer toute l’année à venir sur la lettre de St Paul Apôtre aux Ephésiens.
Si le Causses-Vallées ne remplacera jamais ce que le diocèse organisera dans les prochain mois, sur ce thème, ni tout ce que vous pourrez lire par vous-mêmes, nous aimerions modestement chaque mois, contribuer à méditer cette lettre en donnant quelques clefs de lecture.
Continuons notre parcours !

Paul et Ephèse.
Le séjour de Paul à Ephèse est attesté dans le livre des Actes des Apôtres aux chapitres 18 et 19, et par Paul lui-même (1 Co 15, 32 : « S’il n’y avait eu que de l’humain dans mon combat contre les bêtes à Éphèse, à quoi cela m’aurait-il servi ? »). Son premier séjour dans la ville remonte, semble-t-il, à l’été 50 alors qu’il rentre d’Antioche, à la fin de son 2ème voyage. Quelque temps après, lors du 3ème voyage, de graves difficultés rencontrées dans cette ville le poussent à regagner l’Europe. En cours de route, il fait une nouvelle halte à Ephèse où il reste trois ans, jusqu’au printemps 54.
Le port d’Ephèse est remarquablement situé : il assure le trafic entre la côte anatolienne et la côte européenne. La ville est spécialisée dans le commerce du textile alimenté par les grandes productions de laine des régions alentour. Ce qui va bien à Paul, qui est un tisserand de métier.
La société Ephésienne est en grande partie païenne. Elle vénère alors Artémis (la Diane des Romains) dont le temple est célèbre.
Elle s’adonne volontiers à la magie et à l’occultisme. Astrologues, philosophes, thaumaturges sont tous à la recherche d’une sagesse.
Paul trouve dans cette ville une communauté juive ancienne et vivante ainsi qu’une communauté chrétienne qui aurait été fondée par des disciples de Jean-Baptiste exilés de Palestine (Ac 19.1-3 : « Pendant qu’Apollos était à Corinthe, Paul arriva à Ephèse après avoir traversé les hautes provinces de l’Asie. Il rencontra quelques disciples. Il demanda : « quel baptême avez-vous donc reçu ? ». Ils répondirent : « le baptême de Jean » ».
En s’installant à Ephèse, Paul en fait un véritable centre d’où il enverra de nouvelles missions ainsi que des lettres en direction soit de l’Asie (Colosses, Hiérapolis, Laodicée), soit de l’Europe (Corinthe, Philippes). A l’instigation de l’Apôtre, s’organise, à partir d’Ephèse, un véritable réseau grâce auquel, dans l’Eglise, circuleront les hommes et les idées.
Paul y jouit d’un grand prestige. C’est à Ephèse qu’il a, semble-t-il, baptisé Philémon, un riche bienfaiteur (évergète) originaire de la Phrygie, et qu’il a rencontré Epaphras de Colosses ainsi que Trophime et Tychique, sans doute des esclaves affranchis. C’est là aussi qu’il a fait la connaissance d’Apollos, brillant orateur (1 Co 3, 5-9 ; 16,12 ; Ac 18,24-26).
Il rassemble autour de lui une véritable équipe ouverte et fidèle, dont font partie entre autres Sosthène, Aristarque, Marc, Priscille et Aquila.
Son action se mesure désormais à l’horizon de l’Empire et regarde de plus en plus vers l’Occident, bien que le souci immédiat soit celui de la collecte pour les chrétiens pauvres de Jérusalem.
Des activités aussi intenses de la part de Paul et des chrétiens vont susciter des mécontentements et des jalousies. La prédication chrétienne est ressentie comme une menace par les corporations professionnelles qui vivent des sanctuaires d’Artémis.

Par ailleurs, un certain Balbillus, haut fonctionnaire de l’Empire, mais aussi homme de lettre et thaumaturge, se trouve à Ephèse en même temps que Paul. Défenseur farouche de l’ordre romain, grand bienfaiteur d’Artémis, il est très connu et apprécié dans la ville. Dans un tel contexte, Paul apparaît soit comme un rival possible, soit comme un perturbateur de l’ordre établi. De plus, l’antisémitisme des corporations ne peut qu’augmenter la tension.
Ces corporations sont assez puissantes pour agiter la population et provoquer des mouvements de foule qui aboutissent à l’arrestation de Paul. Les épreuves de l’Apôtre durent un certain temps, plus que ne le suggèrent les Actes, au point qu’il est possible de parler d’une captivité éphésienne au cours de laquelle Paul a pu écrire des lettres. Après ces épreuves (Ac 20.1), il quitte Ephèse pour se rendre en Macédoine.
Du point de vue de l’épître aux Ephésiens, ce séjour de Paul, qu’on peut considérer comme historiquement fondé, soulève deux questions : celle de l’auteur de l’épître et celle des destinataires.
La question de l’auteur.
Cette lettre est placée sous l’autorité de Paul dont le nom apparaît d’emblée dans l’adresse et se trouve repris en 3.1. De plus, il est fait trois fois allusion à son statut de prisonnier (3.1, 4.1, 6.20). Le texte est de style de St Paul : on y retrouve un vocabulaire commun aux épîtres dites authentiques. Il est aussi imprégné d’expressions typiques de la région d’Ephèse.
Cependant, il est surprenant que cette lettre, qui serait adressée par l’Apôtre aux chrétiens d’Ephèse, ne laisse pas apparaître davantage les relations entre Paul et ces destinataires qu’il a très bien connus. Comment expliquer un tel silence ? On pourrait imaginer que cette absence de traits personnels est volontaire : l’Apôtre, parvenu à une telle conscience du caractère universel de l’Eglise, adresse sa mettre à toutes les communautés locales de la région d’Ephèse. Ou plus modestement, en ne précisant pas trop de choses, il leur évite de les faire repérer et veut éviter une persécution en son absence. Cette hypothèse pourrait alors éclairer l’autre question : qui sont les destinataires ?
La question des destinataires.
Cette lettre a une particularité : aucune copie de cette lettre, datant d’avant le IVe siècle, ne porte l’indication de la communauté à laquelle cette épître est adressée. Marcion, au IIe siècle, parle, à propos de cette lettre, de la « lettre aux Laodicéens ». Mais il n’y a pas d’autres attestations similaires…
On a pensé à une lettre circulaire où on aurait laissé un espace en vue d’y inscrire la mention du destinataire éventuel.
Il est vrai que ce texte présente peu d’éléments d’une lettre à proprement parlé : ces éléments sont réduits à l’adresse et aux salutations finales, avec quelques allusions, plus rhétoriques qu’historiques, à la situation de Paul. Il n’est pas impossible de penser qu’il s’agit d’un écrit qui nous offre des hymnes et une formation dogmatique, ce qui expliquerait cette forme d’une certaine universalité, plus que d’un écrit personnalisé à une communauté particulière. Aujourd’hui, on parlerait plus d’une lettre pastorale de l’évêque adressée aux diocésains lotois que d’une lettre adressée à la communauté de Limogne suite à une visite pastorale, par exemple.
On pense qu’il s’agit d’un texte nécessairement tardif à cause des thèmes abordés. Ils sont déjà esquissés dans la lettre aux Colossiens, mais déployés ici avec une ampleur inégalée : le mystère du Christ est déployé dans le projet de salut divin ; la théologie de l’Eglise comme Corps permet de développer des aspects les plus inattendus. Par ailleurs, l’interpellation de certains chrétiens au niveau de leurs relations familiales et sociales laisse entendre que l’Evangile entre de plus en plus profondément dans la société. Ce qui signifie que les Evangiles étaient déjà écrits et propagés depuis des années dans les communautés. D’où le fait que pour méditer sur le mystère de l’Eglise, rien de tel que de relire et creuser cette épître aux Ephésiens !
Tous ces éléments suggèrent que la lettre serait à situer tardivement. Ceux qui croient que cette lettre a été écrite par les disciples de St Paul la date dans les années 70. Ceux qui, comme moi, tiennent que c’est bien St Paul l’auteur, mais un St Paul qui a mûri par les épreuves et les années, la datent d’avant 64 (car St Paul est décapité vers 67-68).
Toutefois, l’auteur de la lettre n’est pas la question centrale, car on peut dégager sans problème la signification de la lettre. Cette lettre est composée de deux parties : une partie dogmatique (qui s’achève par une doxologie soulignée par un « amen ») et une deuxième partie exhortative (introduite -ça va de soi !- par le terme « exhorter », suivi de nombreux impératifs. Cette partie invite à une existence en conformité avec les affirmations de foi développées dans la 1ère partie).
Un plan possible :

Ouverture : 1, 1-14
1, 1-2 : L’adresse
1, 3-14 : La bénédiction

1ère partie : A l’Eglise, par le CHRIST (1, 15 – 3, 21)

1, 15-23 : mention d’action de grâce et de prière
2, 1-10 : Jadis et maintenant
2, 11-22 : Eux et nous
3, 1-13 : la révélation du mystère
3, 14-19 : les dimensions de l’amour du Christ
3, 20-21 : la doxologie finissant par « amen.

2ème partie : Au Christ par l’EGLISE (4, 1 – 6,20)
4, 1-3 : entrée en matière
4, 4-16 : Unité, différence et union dans le Christ
4, 17 – 5, 20 : Nouveauté des mœurs : aspects individuels
5, 21 – 6, 9 : Nouveauté des mœurs : aspects sociaux et communautaires
6, 10-20 : l’allégorie du combat

Epilogue : 6, 21-24.

Quand nous lirons et méditerons, les prochains mois, les passages de cette lettre, n’oublions pas cette vision d’ensemble et cette évolution qui unifie la lettre.
Les genres littéraires déterminent le déroulement de la première partie : après l’adresse, suit une bénédiction qui constitue l’introduction aux deux parties de l’épître. La 1ère partie est introduite à son tour par la mention d’action de grâce et de prière. Cette 1ère partie donne trois définitions :

  • Celle de l’être chrétien,
  • Celle de l’être en Eglise,
  • Celle du mystère
    S’ensuit une prière qui fait le pendant à la mention d’action de grâce du début, et cette partie s’achève par une doxologie. On constate que cette partie, très marquée par le contexte liturgique, nous fait découvrir l’Eglise par le Christ.
    La seconde partie est une exhortation à vivre, dans la croissance et l’unité de l’Eglise, l’existence chrétienne. Autrement dit, exhortation à aller au Christ par l’Eglise. L’auteur insiste sur l’unité et l’union dans le Christ, ainsi que sur l’Homme nouveau et sur la communauté nouvelle qui en découle. Cette partie se termine par une exhortation au combat spirituel.
    La lettre se conclut par un épilogue qui comprend des salutations et des souhaits, conformément au style épistolaire.
    Les enjeux.
    Les catégories de connaissance (savoir, connaître, révéler, intelligence, etc.) prennent de plus en plus de place, sans pour autant que St Paul verse dans la spéculation. Si l’objet de la connaissance est ici le mystère qui vient d’être révélé, il n’entre pas dans une tentative d’explication théorique, mais il se place sous le regard de la Révélation. La découverte du mystère est corrélative à la prise de conscience de l’universalité de l’Eglise, au-delà de chaque église particulière. Plus encore, l’Eglise universelle est qualifiée de « Corps du Christ ».
    Dans l’Ancien Testament, le terme « corps » ne sert jamais à désigner le peuple de Dieu. C’est donc une nouveauté de St Paul. L’Ecriture ne peut donc pas justifier l’emploi de ce terme. C’est pourquoi il n’y a pas de citation de l’Ancien Testament afin de faire autorité. Bien au contraire, St Paul –l’Apôtre envoyé aux « païens »- semble naturellement prendre de la distance par rapport aux catégories juives, ce qui laisse la place à un vocabulaire nouveau.
    L’argumentation est essentiellement christologique : le Christ se voit attribuer tous les rôles (Médiateur, Créateur, Tête de l’Eglise, etc.). La référence cosmologique (science des lois physiques de l’Univers et de sa formation), déjà présente dans sa lettre aux Colossiens, est reprise. De plus, le Christianisme commence à se diffuser dans la société. C’est pourquoi, les relations humaines sont évoquées avec une ampleur renouvelée par rapport à cette lettre aux Colossiens.
    Une étude complète demanderait d’étudier en parallèle les thèmes de ces deux lettres (Ephésiens et Colossiens), mais nous ne le ferons pas car il s’agit principalement d’une lecture spirituelle, une lectio divina, de cette lettre sur une année voulue par Mgr Camiade (et non un cours ou une étude théorique).
    Paradoxalement, alors que Paul est prisonnier, l’épître est marquée par la louange. Cette attitude est le reflet d’une certaine conception du temps et de la joie de l’abandon en Christ : la connaissance des dons que Dieu a répandus selon son dessein suscite l’émerveillement et l’action de grâce, et nous invite à dépasser nos épreuves personnelles.
    Quant à la Parousie (retour glorieux du Christ à la fin des temps qui annoncera la fin définitive de la souffrance et de la mort : nous prions pour que ce jour arrive à chaque messe !) et son « retard », elle favorise une conception eschatologique (L’eschatologie (du grec ἔσχατος / eschatos, « dernier », et λόγος / lógos, « parole », « étude ») est le discours sur la fin du monde ou la fin des temps) déjà présente et réalisée, mais qui attend sa pleine manifestation au terme de l’histoire (il y a là une évolution par rapport à la lettre aux Philippiens : St Paul a mûri sa pensée depuis).
    L’Evangile est désormais indissolublement lié à l’Eglise qui prend une dimension universelle. Il apparaît impossible d’annoncer Jésus Christ sans annoncer conjointement l’Eglise qui est inséparable du Christ, comme le Corps est inséparable de la Tête !
    Les enjeux théologiques, christologiques, ecclésiologiques et anthropologiques permettent de saisir la réflexion de St Paul en son terme et dans la fécondité prometteuse de toutes les ouvertures futures : oui, nous sommes promis au bonheur, et si on reste greffé en Christ, nous recevrons gratuitement de Dieu, la vie éternelle de bonheur infini !
    Le mois prochain, nous entrerons dans le texte lui-même de la lettre aux Ephésiens !
    +Père Franz

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